Groupe Honneur – Large Conseil des 25 et 26 octobre 1958 à La Marbaise (Néthen)

Introduction à la discussion (texte reconstitué d’après notes) sur « le scoutisme et son application à Honneur – Confirmation des traditions particulières à Honneur et des valeurs que nous essayons de défendre » par Robert Ermans

 

A la veille de mon départ (ndlr : ce Large Conseil fut le dernier de Robert Ermans en tant que « Chef du Groupe »), je voudrais essayer de vous exposer ce que j’ai trouvé de splendide et de chic dans le scoutisme en général, au Groupe Honneur en particulier.

Remarque : le terme « scout » dans cet exposé doit être compris comme se rapportant aux louveteaux, scouts et guides (ndlr : il n’y avait pas encore de Castors en 1958).

Avant tout, rappelons rapidement les buts et les moyens du scoutisme, en prenant comme base les principes de l’association (ndlr : actuellement nous parlerions de « fédération »), qui sont très bien exprimés :

Les buts que nous poursuivons dans notre éducation scoute sont principalement : former le caractère des jeunes et favoriser en même temps leur développement physique par des exercices de plein air ; fortifier chez eux le sentiment de l’honneur ; les habituer à une saine discipline tout en encourageant leur initiative personnelle ; développer leur instruction (entendre chez nous culture générale) ; stimuler leur énergie et leur débrouillardise ; contribuer à faire d’eux des citoyens loyaux, bons et utiles.

Nos méthodes pour y arriver sont :

-         appel au sentiment de l’honneur et choix d’un idéal concrétisé par la loi et la promesse ;

-         vie de plein air ;

-         vie d’équipe ;

-         port de l’uniforme (nivellement social) ;

-         épreuves pratiques et travail manuel ;

-         activités diverses telles que jeux, chants, danses, feux de camps,…

-         service envers autrui, relations nationales et internationales

 

Comparaison avec d’autres mouvements de jeunesse :

- Neutres : YWCA, YMCA, cadets de la croix-rouge

- Politiques et confessionnels : Socialistes (faucons), Libéraux, Communistes (Pionniers), Catholiques (Patros,…)

- de nombreux autres groupements de jeunes spécialisés dans une technique particulière, organisations sportives, philanthropiques,…

- Scoutisme catholique à considérer sur le même pied que le nôtre

Conclusion : en théorie et en pratique, le scoutisme est et reste le mouvement le plus complet, qui procure, en plus de son côté éducatif, le développement le pus harmonieux du corps et de l’esprit, à l’idée de Platon.

On pourrait ici m’objecter : « A quoi tout cela sert-il ? La base morale doit être acquise dans la famille ; la culture et la formation à l’école. Le développement physique serait certainement mieux réalisé par des cours de gymnastique et des jeux organisés dans ce but par des spécialistes ».

Je voudrais à cette occasion insister une fois de plus sur un principe qui m’est cher et qui constitue un des fondements du Groupe Honneur : le troisième milieu (théorie du triangle). Les trois milieux étant, et par ordre d’importance : la famille, l’école, le scoutisme.

Sans entrer de nouveau dans le détail de nos principes que vous connaissez bien, je rappellerai que les parents ne savent et ne peuvent pas être des copains pour leurs enfants (pour autant que l’on prenne l’exemple d’un milieu familial harmonieux et équilibré, ce qui est loin d’être toujours le cas).

L’école – même les écoles nouvelles, même quand elles appliquent les méthodes actives – reste malgré tout l’école obligatoire, avec sa discipline imposée. Sans compter le cas de manque de sympathie ou d’affinité entre l’élève et le professeur (momentané ou permanent) qui se manifeste fatalement à plusieurs reprises dans une vie d’écolier.

Nous sommes le milieu spontané, volontaire de l’enfant ; il y vient sans contrainte et y vit avec d’autres jeunes aussi bénévoles que lui, dirigé par des jeunes. Aucune obligation, sinon celle qu’il accepte lui-même, en pleine liberté. Nous sommes son milieu à lui.

Pour que ce troisième milieu puisse répondre pleinement à son principe, il faut qu’il soit bien distinct des deux autres, surtout aux yeux de l’enfant. Nous avons tout intérêt à travailler conjointement, en collaboration avec les parents et le milieu scolaire, mais uniquement à l’échelon chef, à l’insu presque de l’enfant. Car nous devons rester son troisième recours, la planche de salut en cas de difficultés familiales et/ou scolaires.

C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas accepter une ingérence trop profonde des comités de parents, de soutien, et que nous sommes adversaires du scoutisme d’école (dans le sens où notre travail serait subordonné à l’autorité scolaire). Dans le même ordre d’idées, nous remarquons que les parents qui ont été chefs au Groupe sont souvent empoisonnants, car ils croient pouvoir jouer deux rôles à la fois.

Je ne m’étendrai pas sur la critique des groupements sportifs car elle va de soi : développement unilatéral sans côté éducatif. Sans parler des « clubs » sportifs, qui présentent des critiques plus graves.

Nous devons également remarquer que cette notion du troisième milieu, et surtout l’ampleur que nous lui donnons, n’est pas nécessairement un principe du scoutisme, ni même de notre association. Certains s’accommodent très facilement d’ingérences diverses dans leur fonctionnement. C’est déjà une particularité du Groupe Honneur et de quelques autres régions qui travaillent dans le même esprit que nous.

J’ai essayé jusqu’à présent de situer le scoutisme parmi les mouvements de jeunesse et de justifier l’intensité de notre scoutisme, par sa fonction de troisième milieu.

Une comparaison avec d’autres associations scoutes et guides nous apporterait peu, car les applications que nous trouvons au sein de notre seule association BSB-GGB (ndlr : Boy Scouts de Belgique – Girl Guides de Belgique, devenues depuis lors la FEE – fédération des Eclaireuses et des Eclaireurs - puis la SGP - Fédération des Scouts et Guides Pluralistes de Belgique - en communauté française et la FOS – Federatie voor Open Scoutisme en communauté flamande -) nous donnent déjà une diversité suffisante de tendances.

Sans parler des troupes défilant au pas, clique en tête, avec képi et gants blancs, nous verrions très mal les sections du Groupe Honneur accepter une discipline quasi-militaire. Je ne vois pas mieux nos sections s’astreindre à longueur d’années à un perfectionnement de technique pure, tel qu’il est réalisé par certains, dans le seul but d’emporter les premières places aux concours nationaux. Nous concevrions aussi assez mal un genre de scoutisme en chambre ou par correspondance, tel qu’il se pratique, bien souvent par la force des choses, dans d’autres régions du pays.

Nous voulons et nous pratiquons un scoutisme actif, qui doit occuper une place importante dans la vie des enfants. Nous voulons, et nous devons donc, veiller à ce qu’il procure un développement équilibré du corps et de l’esprit. Nous le voulons plus joyeux, plus exaltant, plus personnalisé et aussi moins conformiste et moins amidonné.

Le Groupe Honneur est une région « forte », qui a connu et qui connaîtra encore des hauts et des bas, qui pratiquement se suffit à elle-même, dont le long passé lui a imprimé toute une série d’habitudes, de principes, de « traditions », dont nous ne nous rendons même plus compte, mais dont il est utile de parler de temps à autre, pour en être mieux conscient et savoir mieux ce que l’on fait (d’où le faire mieux).

A cet égard, il est intéressant de se demander : qu’est ce que nous représentons, qu’est ce que nous défendons, au point de vue scoutisme, au Groupe Honneur ?

Réagissons tout de suite contre les allégations : scoutisme d’élite, groupe snob, cercle fermé,… ce n’est jamais ni exact, ni tout à fait faux. Mais ce n’est pas cela qui importe.

Je pense que la véritable justification du scoutisme Honneur est qu’il répond aux aspirations des enfants d’une certaine couche de la population. C’est la source, le milieu de recrutement de nos enfants qui conditionne notre genre de scoutisme. Heureusement pour nous, cette source de recrutement est particulièrement intéressante.

La grande majorité de nos enfants sont issus de milieux intellectuels, progressistes, et en général, de milieu aisé, ce qui nous facilite la besogne au point de vue matériel. L’essentiel est de constater que nous ne sommes jamais en butte au petit esprit, mesquin, étroit et particulariste.

Il est normal que des gosses vivant dans un tel milieu familial, fréquentant des écoles qui correspondent aux mêmes idées, ne peuvent s’accommoder que d’un scoutisme dans la même note.

Quelles sont dès lors les caractéristiques particulières de ce scoutisme et des traditions Honneur qui en découlent ?

Parfaite neutralité active : au point de vue idéologie politique et au besoin confessionnel. Il est pour cela indispensable que chacun et surtout les chefs, adopte l’attitude « libre penseur » (dans le sens profond du terme), en la conciliant s’il le faut – et si absurde cela puisse-t-il paraître à première vue – avec une idéologie politique ou confessionnelle déterminée, qui est sienne.

Nous n’admettons pas, au Groupe, qu’un chef plus âgé, plus malin et renforcé par son prestige, influence de quelque manière que ce soit, un de ses enfants. Défenseurs résolus de la neutralité, nous exigeons de nos chefs qu’ils respectent les idées du milieu familial de l’enfant, et que – par exemple – la préparation à la promesse soit faite scrupuleusement dans ce sens.

A l’échelon chefs, des discussions philosophiques, politiques ou confessionnelles sont parfaitement admises et même souhaitables, mais toujours dans la mesure où chacun s’abstient d’une attitude purement partisane. Ces discussions ne sont profitables que sous le signe de la tolérance, du respect et de la considération des opinions des autres. A part les moments précis consacrés à de telles discussions, un bon travail de section, de même qu’un bon travail de chefs, doit toujours faire abstraction, dans la mesure du possible, des convictions de chacun.

Individualisation : Formation individuelle des enfants (et des chefs) au point de vue caractère, suivant leurs aspirations particulières, leur personnalité, leurs goûts, ce qui implique de la part des chefs des connaissances beaucoup plus vastes et énormément de doigté. Nous refusons une éducation à l’emporte-pièce.

D’autre part, nous pratiquons une discipline générale souple, dont les contraintes se limitent au fonctionnement normal des sections et aux impératifs de la sécurité individuelle et collective.

Il est d’ailleurs beaucoup plus difficile et plus beau d’en arriver à inculquer aux enfants une discipline personnelle.

Humanisme et Culture Générale : Nous n’avons pas la prétention de former une élite, mais il est évident que nous recevons les enfants d’une élite. Nous devons savoir y répondre.

Il est regrettable de constater que le niveau intellectuel général du Groupe à baissé, en le comparant à ce qu’il était il y a une dizaine d’années. A cette époque là, chaque chef considérait comme indispensable d’avoir lu plusieurs livres de Malraux, Gide, Giraudoux, Huxley, Giono, Steinbeck, Montherlant, J. Romain, R.M. Du Gard, St Exupéry,… tout en sachant réciter quelques Baudelaire, Verlaine, Hugo,… Il y a actuellement des chefs qui n’ont rien lu de Kipling ou même de Baden-Powell.

Je sais que la spécialisation précoce et la démocratisation de l’enseignement sont pour beaucoup dans la baisse du niveau culturel de ces dernières années.

Mais je voudrais vous rappeler qu’il y a dix ou quinze ans, les auteurs que je viens d’énumérer, et qui aujourd’hui pourraient très bien être remplacés par d’autres du même niveau, ne figuraient pas nécessairement dans les programmes scolaires.

Je tiens surtout à mettre l’accent sur le fait que la majorité des chefs de ce temps-là avaient à cœur de défendre cette culture ; ils considéraient à titre personnel qu’il était plus intéressant de lire ces auteurs que de parcourir des revues illustrées ou aller assister à quelque exploration quelconque d’un fauteuil confortable. Ou bien ils dormaient moins. Mais il y avait pratiquement une sorte d’émulation intellectuelle, et donc de défense de la culture, qui semble disparaître.

Dans le domaine musical également, il semble y avoir un manque d’intérêt qui est assez préoccupant si l’on considère la place que nos chefs représentent dans le niveau intellectuel général.

Des considérations du même ordre pourraient être tenues pour tous les domaines intellectuels ou artistiques qui n’ont pas une portée pratique pour l’avenir.

Il y a donc un gros effort individuel à faire, de la part de chaque chef, pour remédier à cet état de choses regrettable.

Distinction : Le mot n’est pas tout à fait exact, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur. C’est aussi très difficile à exprimer et je préfère donner quelques exemples :

-         lutte contre la vulgarité : s’abstenir de chants estudiantins devant des cheftaines ; ne pas jurer devant des louveteaux ; une certaine « distinction » dans la tenue (ce qui n’a aucun rapport avec un uniforme correct),…

-         haine pour tout ce qui est « pompier », mépris pour les effets faciles

-         lutte contre la sentimentalité facile et gratuite

-        

Pratiquement, cette distinction est un des antidotes de notre refus d’une discipline imposée. Suivant l’esprit des enfants que l’on a, à un moment déterminé, dans une section, on penchera plutôt vers une technique ou vers une autre. Car cette distinction est aussi, en fait, une technique, qui poussée à l’extrême, donnerait le snobisme.

Mixité : c’est le grand principe qui nous oppose à l’Association (ndlr : en 1958, le Groupe Honneur était le seul mouvement comprenant des meutes mixtes ; le Groupe Honneur fut également le premier à avoir troupes mixtes dès la fin des années septantes). Par nos meutes mixtes les quelques activités communes entre scouts et guides et par le travail mixte des chefs (ndlr : également longtemps une exclusivité du Groupe Honneur), nous voulons réaliser une meilleure connaissance, plus saine, plus franche, plus avertie, dans un travail commun, entre filles et garçons. Ce problème prend une importance particulière à l’âge chef.

Nous estimons que le scoutisme doit être un mouvement complet et qu’à l’âge ou normalement filles et garçons cherchent à se retrouver et à se connaître, il ne peut pas leur répondre : faites ce que vous voulez, mais dans le civil. Nous considérons que nous sommes scouts avec et sans uniforme, et toute notre vie. Il est dès lors normal et préférable de trouver la solution au sein de la vie scoute, en la réalisant comme je viens de l’indiquer.

Je pense inutile de disserter plus longuement sur ce sujet. Nous en avons déjà discuté et les résultats acquis depuis de très nombreuses années que nous travaillons de cette façon, suffisent à nous confirmer que ce système est le meilleur dans notre cas.

Au point de vue pratique, je citerai pour mémoire, que nous sommes le seul Groupe (ou la seule région) à travailler BSB et GGB ensemble, à avoir des unités BSB-GGB, et nous ne saurions pas concevoir notre travail autrement.

Je préciserai aussi, pour mémoire, que nous acceptons cette mixité seulement dans les limites normales de l’esprit scout, que nous n’admettons aucune manifestation sentimentale devant les enfants et que nous condamnons les « duos » lors de camps ou de WE.

Enfin, je rappelle à vos réflexions que lors des études faites l’an passé au sujet des meutes mixtes, les psychologues, médecins et éducateurs consultés négligeaient les dangers et les conséquences éventuelles qu’une mentalité bourgeoise prêterait immédiatement à notre mixité. Par contre ils insistaient beaucoup sur le danger d’inhibition sexuelle, de manque de féminité chez les filles et le manque d’intérêt à la chose chez les garçons, que pourrait engendrer une trop parfaite éducation en commun. Certains pédiatres, dans cet ordre d’idées, critiquaient même que dans nos meutes, nous considérions trop, sur un pied d’égalité, garçons et filles, en disant que la différentiation dans le jeune âge est primordiale pour l’avenir.

Faire des Hommes : En plus du développement équilibré de l’esprit et du corps, nous voulons former des gens ayant un idéal qu’ils placeront au-dessus de tout, et qu’il défendront envers et contre tout. Nous voulons faire des types débrouillards, consciencieux et chics. Bref, nous voulons en faire des Hommes.

Système démocratique : Nomination des cadres régionaux par vote des administrés (unité pour C.U (ndlr : « Chef d’Unité » - maintenant nous disons « RU » pour Responsable d’Unité), branche pour CTR (ndlr : « Commissaire ou Chef Technique Régional », maintenant nous disons « Animateur de Branche »), groupe pour CR (ndlr : « Chef Régional ou Chef du Groupe », maintenant nous disons « RR » pour Responsable Régional, comme si ces changements de titre changeaient quoi que ce soit à la réalité du terrain… mais le politiquement correct oblige)) ; renouvellement des mandats à leur échéance suivant la même procédure. Pour répondre d’avance à des objections que certains pourraient formuler, je préciserai que pour obvier aux faiblesses possibles d’un système démocratique trop poussé, chaque chef (ndlr : en politiquement correct, on dit maintenant « animateur » ou « responsable ») ainsi nommé est libre d’organiser et de réaliser son travail comme il l’estimera le mieux mais en contrepartie il en est personnellement responsable et doit en répondre devant le chef du groupe. Ce dernier s’appuie constamment sur son Comité d’Action (ndlr : tiens, cette appellation-là semble avoir perduré…). De cette façon, malgré une structure de travail efficiente, n’importe quel chef, en s’appuyant sur son CU ou sur son CTR ou son CR suivant le cas, peut arriver à ce qu’un problème soit rapidement soulevé et résolu, au plus tard à la première réunion du Comité d’Action. La composition même de ce comité, réunissant les CUs, CTRs et CR assure un équilibre de tendances et d’intérêts, sous l’arbitrage du chef du Groupe.

Cette responsabilité de chacun à son poste exclut le système des duos ou quatuors, ce qui n’empêche en rien de se faire aider par un ou plusieurs types dans son travail.

 

Divers : je n’ai nullement l’intention d’épuiser le sujet et il faudrait encore parler de plusieurs autres aspects du problème ; mais je pense en avoir soulevé les principaux. J’ajouterai qu’à mon avis, le Groupe doit rester progressiste, d’une manière intelligente et efficiente, suivant la situation et les possibilités du moment.

Ce serait une erreur, à mon avis, de vouloir trop se développer : la limite marginale pour faire du bon travail est – je pense – quatre unités maximum, comprenant au total maximum 18 sections. Une dernière considération : notre système mixte, excellent pour les gens du Groupe, ne conviendrait pas à tout le monde. Il faut, pour pouvoir l’appliquer, un minimum de traditions, d’habitude, de préparation.

Corollaire : si des garçons et des filles du Groupe se trouvent en présence de gens extra-Groupe, qu’ils n’essayent même pas de leur faire partager notre système.

 

Je n’ai encore rien dit de « l’esprit du Groupe Honneur ». Problème combien difficile à exprimé et contreversé. A mon humble avis, l’esprit du Groupe est uniquement la conscience – aussi la fierté – de faire tout ce dont je viens de parler, avec évidemment en plus ce sentiment de supériorité qu’ont toujours les participants d’une chose qui marche bien, qui se tient, qui est critiquée et enviée par les autres. Il en découle notamment une grande solidarité, et une force, une volonté d’action.

L’essentiel, pour que cet esprit soit productif, est que les chefs – et surtout les cadres régionaux – s’en rendent compte exactement et à chaque instant, pour qu’ils ne se laissent pas entraîner eux-mêmes par cette griserie. Il est possible que pendant ces trois dernières années le Groupe a un peu manqué d’activités étonnantes, extraordinaires ou spectaculaires. Mais nous devons veiller à ne pas tomber dans l’excès contraire de la surenchère continuelle de choses toujours plus farces. C’est ce qui avait perdu le Groupe précédemment. Mieux vaut alors un excès de traditionalisme.

Je voudrais encore vous parler d’un problème qui est fort à l’ordre du jour : l’évolution du scoutisme.

Si vous parlez à un « ancien », à part les aventures extraordinaires qu’il racontera et auxquelles il ne faut jamais s’attarder outre mesure (car nous en faisons et vous en faites tout autant aujourd’hui), il vous dira que de leur temps, se promener en culottes courtes, camper et leurs 36 activités étaient des exploits à l’avant-garde de leur temps ? Ceux de la période de guerre raconteront leur scoutisme clandestin, les admirables services qu’ils ont rendus envers les blessés, lors de bombardements, les évacuations, récolter et distribuer de la nourriture, chauffer et amuser les gosses des Marolles, les camps de vacances et équipes de choc,…

Aujourd’hui le short est de port courant, tout le monde campe et les grandes activités de service n’ont plus une raison d’être aussi frappante. Et on vous demande alors bêtement : qu’est ce que vous réussissez à faire maintenant comme scoutisme ? A quoi servez-vous ? Quelle est votre raison d’être ?

C’est fausser le problème.

Il y a et il y aura toujours une masse de garçons et de filles entre 8 (ndlr : 5 en comptant les Castors) et 20 ans, qui demandent à se dépenser physiquement, à vivre et jouer avec des jeunes de leur âge, dans une atmosphère sympathique et à eux. C’est CELA que nous faisons. Mais nous saurons tout aussi bien, aujourd’hui ou demain, être présents et de toutes nos forces, si un coup dur se présentait.

Des activités de service, nous continuerons à en faire. Mais faut-il à tout prix rechercher un coup dur pour se justifier ?

Je crois même que c’est un signe de notre force, et une sorte de credo, de pouvoir se dire que précisément ce que nous faisons actuellement, et avec succès, n’a pas besoin de revêtir ce caractère d’avant-garde ou d’activité extraordinaire.

Par contre, un autre aspect du problème doit nous préoccuper. Il est manifeste et patent que les progrès techniques réalisés pendant ces 50 dernières années sont énormes et vont de plus en plus vite. Il y a trois ans, quand l’équipe actuelle a repris le Groupe, les meutes n’utilisaient presque plus le thème Jungle car, disait-on, comment faire croire à un gosse qu’il est un loup ou un serpent alors que Tintin et Spirou lui présentent des thèmes autrement plus alléchants d’anticipation, soucoupes volantes, voyages interplanétaires,….

Dans les troupes scoutes, les chefs n’osaient pas l’avouer ouvertement, mais ils jugeaient le scoutisme périmé. Ils estimaient par exemple qu’il était inutile d’apprendre et d’expliquer la loi à leur scouts, car les principes moraux qu’elle représente sont exactement les mêmes que ceux de toutes les philosophies ou confessions de base, et que d’autre part le bouleversement mondial était tel que les types ne croyaient plus à la loi ou la promesse, en tant que telles. Notre exemple suffit, disaient-ils. L’uniforme était suranné et ridicule.

Dans les troupes guides, cela allait mieux, mais il y avait aussi un léger relâchement et surtout une grave menace de scission idéologique avec les principes plutôt fantaisistes prônés par les scouts.

La réalité était que les gens ne croyaient plus au scoutisme.

Je vous rappelle tout cela, car les cadres qui ont repris le Groupe à ce moment-là, pour la plupart éloignés du Groupe depuis quelques années, sont restés indécis et perplexes pendant plusieurs mois, s’interrogeant et discutant sans fin pour savoir comment il convenait d’adapter le scoutisme à cette énorme évolution ; et ils ne trouvaient aucune solution convenable.

La solution est venue d’elle-même – à partir du moment où l’on a recommencé à faire du vrai scoutisme au Groupe Honneur et qu’on avait foi en ce qu’on faisait. Il n’y avait pas de problème, mais un mauvais fonctionnement.

Je crois sincèrement que l’évolution qui touche le scoutisme se traduit simplement par un plus grand confort matériel, qu’il serait ridicule de combattre a priori, dans la mesure où il n’enlève rien à nos techniques de base.

Mais par contre, et ceci est essentiel, cette évolution doit nous rendre conscient d’un danger de notre société, contre lequel nous devrons de plus en plus combattre : c’est la passivité, l’aventure dans un fauteuil.

Monsieur M. Hicter, conseiller du Service National de la Jeunesse écrivait à cet égard : « … Je pense que plus un homme aura été entraîné à n’être qu’un rouage, à être un non-participant, un non-créateur, un non-pensant, plus cet homme risque d’être perdu pour lui-même et, en définitive, pour la société. D’où rôle nouveau et essentiel dans le cycle de l’éducation, des formules les plus diverses de loisirs. Hélas, ici aussi, il nous faut déchanter encore ; toutes les grandes formes de loisirs qui atteignent la masse, sont aux mains non d’éducateurs mais d’anonymes puissances commerciales. Tous ces loisirs demandent à chacun d’entre-nous l’effort de nous asseoir et de nous taire. Nous ne devons même pas écouter mais simplement entendre le décor sonore de la radio dont le programme est standardisé au niveau de la masse d’écoute.

Je pourrais me livrer ici à une description facile de toute notre société qui ressemble de plus en plus à un grand stade où des professionnels payés font du sport sous le regard de milliers de spectateurs qui se figurent être des sportifs.

Nous allons vers un monde de gens assis, un monde de loisirs assis, un monde de journaux à grands titres, à pages entières de « comics » qui font l’initiation littéraire des foules en leur donnant des « digests » de Madame Bovary et des dessins animés sur Salambô, un monde où l’on ne s’amuse plus mais où l’on se fait amuser.

Tout concourt donc, et le monde du travail et le monde du loisir, à priver l’homme du salutaire effort de participation, à émasculer l’essentielle vertu de la création. Je ne cache pas mon inquiétude : une génération qui a pris l’habitude d’attendre de l’extérieur ses formes préfabriquées, prédigérées de loisirs est prête à attendre de l’extérieur aussi ses formes de pensée, prête à recevoir des slogans et des ordres et, par conséquent, à abdiquer son effort de maintien du régime démocratique… »

(extrait de la XXIIème Semaine Sociale Universitaire : L’enseignement Institution Sociale, I/6 avril 1957, publié par l’Institut de Sociologie Solvay)

Avant de terminer, je voudrais dire également quelques mots sur l’état actuel du Groupe. Les conclusions que le « Parlement Honneur » a dégagées tout à l’heure sont que le Groupe marche bien, au point de vue fonctionnement général, et que la grande majorité des sections font de l’excellent travail.

J’estime cependant que nous ne pouvons pas nous contenter du fait qu’il y a beaucoup de gosses, qui semblent bien accrochés et s’amuser. Il reste encore pas mal de choses à faire, surtout en profondeur et notamment :

-         Obtenir une participation plus complète de la part des enfants ; ceci est conditionné en majeure partie par ce que le chef exige d’eux et apportera lui-même. Combattre l’amateurisme et le dilettantisme. Nous ne pouvons pas nous en accommoder si nous voulons faire du bon travail.

-         Conscience professionnelle plus grande de la part des chefs et des CPs (ndlr : « Chefs de Patrouilles ») : qu’ils se rendent mieux compte de la responsabilité qu’ils prennent en se substituant aux parents (arriver avant l’heure aux réunions ; danger du ballon et des vélos en attendant ; surveillance discrète mais continuelle aux camps comme aux réunions ; vocabulaire ; attitudes physiques et influences morales ;…)

-         Maintenir scrupuleusement les traditions et le cérémonial. Ne pas négliger l’uniforme.

-         Développer l’initiative et la discipline personnelle : gros effort à faire dans ce sens.

-        

Il serait intéressant à cet égard de vous donner quelques conclusions auxquelles étaient arrivés des membres du Comité d’Action qui, il y a un an environ, avaient étudié le problème pour les troupes scoutes. Comme mode de réaction possible, pour arriver à de meilleurs résultats, ils voyaient notamment : « développement du sens de l’honneur, du courage physique et moral, de la valeur de l’effort; créer un climat psychologique favorable par la multiplication des discussions; faire lire plus aux chefs et aux enfants; remise en pratique de toutes les données théoriques et psychologiques dans le travail et l’action réelle; organiser le travail des cadres régionaux pour que les chefs se sentent soutenus et aidés d’une manière pratique; renouvellement des thèmes de jeux, idées originales, activités plus dures, programmes de base,…

Comme mot de la fin, je voudrais simplement vous rappeler cette réflexion que l’on entend souvent : « il a été marqué par le Groupe Honneur ».

Cela est très exact : quelqu’un qui est resté quelque temps au Groupe en a subi fatalement l’influence, et elle est beaucoup plus profonde que vous l’imaginez à première vue.

Faites donc que cette marque, cette influence, soit la bonne. Cela dépend uniquement des chefs, donc uniquement de vous.

 

Robert Ermans

Chef du Groupe (octobre 1958).